Une marque vous envoie un manteau en échange d'une publication. Une plateforme vous verse vos revenus publicitaires du mois. Un abonné vous laisse un pourboire. Rien de tout cela n'arrive avec un talon de paie, et pourtant tout cela est imposable. Voici ce que l'Agence du revenu du Canada attend d'un créateur de contenu au Québec, et ce qu'il vaut mieux mettre de côté avant le printemps.
Aux yeux du fisc, un créateur de contenu est un travailleur autonome
Il n'existe pas de régime fiscal « influenceur ». Dès que vos contenus vous rapportent, l'Agence du revenu du Canada vous traite comme un travailleur autonome — quelqu'un qui travaille à son compte, sans employeur pour retenir l'impôt sur sa paie.
L'ARC l'énonce pour l'ensemble du travail de plateforme : dans l'économie à la demande, « les travailleurs sont des entrepreneurs indépendants et des pigistes », qui doivent déclarer et payer de l'impôt sur la totalité de leurs revenus de travail indépendant. La mécanique est la même pour un créateur : le revenu se calcule sur le formulaire T2125, l'« État des résultats des activités d'une entreprise ou d'une profession libérale », et le résultat se retrouve à la ligne 26000 de votre déclaration fédérale.
C'est le régime de la pige et des plateformes de livraison, que nous avons détaillé dans notre article sur les revenus Uber, DoorDash et freelance. Un créateur de contenu n'y échappe pas parce qu'il est payé en visibilité plutôt qu'à l'heure.
Un cadeau de marque est un revenu, même sans argent
C'est le point que beaucoup de créateurs découvrent trop tard. L'ARC demande à un influenceur de déclarer « tous ces revenus (monétaires et non monétaires) gagnés au Canada et à l'étranger ». La même page nomme les sources, et la liste est plus large qu'on ne l'imagine :
- les abonnements et la publicité versés par les plateformes ;
- les commandites et les collaborations avec des marques ;
- les pourboires reçus des abonnés et des publics de médias sociaux ;
- les cadeaux reçus des abonnés et des publics de médias sociaux ;
- les dons ;
- les voyages offerts par les marques et les commanditaires ;
- les codes de renvoi.
« Non monétaire » veut dire exactement ce que ça dit. Le manteau, le téléphone, le séjour à l'hôtel : ce sont des revenus, même si aucun virement n'a eu lieu. Et « gagnés à l'étranger » compte aussi — un versement reçu d'une plateforme étrangère se déclare ici.
D'où la consigne la plus terre à terre de cette page : « Notez vos revenus et vos dépenses, y compris les ventes que vous effectuez auprès d'acheteurs au Canada et dans d'autres pays. » Un tableur tenu au fil des mois vaut mieux qu'une reconstitution de mémoire au printemps.
Combien l'impôt prend, concrètement
Deux impôts s'appliquent à ce qu'il vous reste une fois vos dépenses déduites : l'impôt fédéral et l'impôt du Québec.
Commençons par le mot qui fait peur, la tranche d'imposition. Votre revenu est découpé en tranches, et chaque tranche a son propre taux : le premier dollar gagné n'est jamais imposé au même taux que le dernier. L'ARC le dit noir sur blanc — « chaque taux s'applique seulement à la tranche de revenu correspondante, et non à l'ensemble du revenu ». Au fédéral, en 2026, la première tranche va jusqu'à 58 523 $ et est imposée à 14 % ; la deuxième, de 58 523 $ à 117 045 $, à 20,5 %.
Le taux marginal, lui, c'est le taux qui frappe le prochain dollar gagné. C'est celui qui répond à la vraie question : si je facture 1 000 $ de plus, il m'en reste combien ?
Au Québec, il se construit en trois temps. Prenons un créateur dont le revenu net atteint 60 000 $ dans l'année.
- On part du taux fédéral de sa tranche : 20,5 %.
- On applique l'abattement du Québec, une réduction de 16,5 % de l'impôt fédéral réservée aux résidents du Québec. Un taux fédéral de 20,5 % réduit de 16,5 % revient donc à environ 17,1 %.
- On ajoute le taux provincial de la tranche québécoise correspondante : 19 % à ce niveau de revenu, selon le barème qu'utilise notre calculateur de salaire net.
Le total tourne autour de 36 %. Sur un contrat de 1 000 $ de plus, il reste donc environ 640 $ avant de payer quoi que ce soit d'autre.
Pour voir ce que ces taux donnent sur une année entière, voici ce que le calculateur retient sur 60 000 $. Attention : ce tableau est celui d'un salarié. C'est un ordre de grandeur, pas votre situation.
| Ce qui est retenu | Brut annuel | Part du brut |
|---|---|---|
| Impôt fédéral | −4 633 $ | 7,7 % |
| Impôt provincial | −5 386 $ | 9,0 % |
| RRQ | −3 560 $ | 5,9 % |
| Assurance-emploi | −780 $ | 1,3 % |
| RQAP | −258 $ | 0,4 % |
| Total des retenues | −14 617 $ | 24,4 % |
| Net annuel | 45 383 $ | 75,6 % |
Deux lignes de ce tableau ne vous visent pas telles quelles. L'assurance-emploi n'est pas prélevée sur un revenu de travail autonome. Et la cotisation au régime de retraite public change de forme : pour le régime fédéral, l'ARC écrit que « si vous êtes un travailleur autonome, vous devez payer la totalité des cotisations » sur sa page des cotisations au Régime de pensions du Canada — page qui rappelle aussi que ce régime « est en vigueur partout au Canada, sauf au Québec, où les prestations sont offertes par le Régime de rentes du Québec (RRQ) ». Pour le calcul exact qui vous vise, c'est donc du côté de Retraite Québec qu'il faut regarder.
La vraie différence est ailleurs, et elle est de nature plutôt que de montant. Sur une paie, l'impôt part avant que l'argent n'arrive. Sur un revenu de création, l'argent arrive en entier — et une partie devra être rendue plus tard.
La TPS, dès 30 000 $ sur quatre trimestres
Tant que vos revenus taxables restent modestes, vous êtes un « petit fournisseur » et vous n'avez pas à facturer la taxe. L'ARC place la limite à un endroit précis : vous êtes petit fournisseur tant que vous « ne dépassez pas le seuil de 30 000 $ au cours de quatre trimestres civils consécutifs ».
Il y a deux façons de franchir ce seuil, et elles n'ont pas le même effet.
| Comment vous dépassez 30 000 $ | Ce qui se passe |
|---|---|
| Dans un seul trimestre civil | Vous cessez d'être petit fournisseur sur-le-champ, et la taxe est due dès la vente qui fait franchir le seuil. |
| Sur l'ensemble de quatre trimestres | Vous cessez d'être petit fournisseur à la fin du mois qui suit ce trimestre. |
Un avertissement, parce que la confusion est fréquente : cette règle est celle de la TPS, la taxe fédérale. Au Québec s'ajoute la TVQ, administrée par Revenu Québec — vos obligations de ce côté sont à vérifier auprès d'elle.
Les acomptes provisionnels : 1 800 $ au Québec
Un salarié paie son impôt au fil de l'année sans avoir à y penser. Un créateur, non. Quand la facture annuelle devient importante, l'ARC réclame des versements d'avance : les acomptes provisionnels, quatre paiements étalés sur l'année plutôt qu'un seul chèque en avril.
Le déclencheur est chiffré : des acomptes sont dus si « votre impôt net à payer dépasse 3 000 $ (1 800 $ pour le Québec) » pour l'année en cours et pour l'une des deux années précédentes. Le seuil applicable aux résidents du Québec est donc nettement plus bas que celui du reste du pays, et une bonne année de contenus suffit à le franchir.
Les dates ne bougent pas d'une année à l'autre : le 15 mars, le 15 juin, le 15 septembre et le 15 décembre.
Deux dates à ne pas confondre
Travailler à son compte donne un délai de plus pour produire sa déclaration. Pas pour payer.
- 15 juin 2026 : date limite pour produire votre déclaration si vous ou votre époux ou conjoint de fait êtes travailleur indépendant.
- 30 avril 2026 : date limite pour payer votre solde d'impôt.
Six semaines séparent les deux, et c'est le piège classique : on produit tranquillement en juin sans savoir que le solde était exigible depuis le 30 avril.
À retenir avant votre prochaine collaboration
- Mettez de l'argent de côté à chaque encaissement. Autour de 60 000 $ de revenu, le taux marginal frôle 36 % : réserver à peu près le tiers de ce que vous facturez évite de découvrir la note d'un coup.
- Inscrivez les cadeaux comme des revenus, avec la date et ce que valait le produit. C'est le poste le plus souvent oublié, et le plus facile à reconstituer trop tard.
- Surveillez le compteur des 30 000 $ sur quatre trimestres glissants, pas sur l'année civile.
- Notez vos dépenses au fil de l'eau, puisque l'impôt porte sur ce qui reste une fois vos frais déduits, pas sur ce que les marques vous versent.
- Si l'activité grossit au point que la question de l'incorporation se pose, commencez par comparer salaire et dividendes.
Questions fréquentes
Dois-je déclarer les produits gratuits reçus d'une marque ?
Oui. L'Agence du revenu du Canada demande à un influenceur de déclarer tous ses revenus, monétaires et non monétaires, gagnés au Canada comme à l'étranger. Un vêtement, un appareil, un séjour ou un voyage offert par une marque ou un commanditaire est donc un revenu à déclarer, au même titre qu'un virement. Il faut en noter la date et la valeur du produit reçu.
Sur quel formulaire un créateur de contenu déclare-t-il ses revenus ?
Sur le formulaire T2125, « État des résultats des activités d'une entreprise ou d'une profession libérale ». L'Agence du revenu du Canada traite les revenus de contenu comme des revenus de travail indépendant : le résultat du T2125 se retrouve ensuite à la ligne 26000 de la déclaration fédérale.
À partir de quel montant dois-je facturer la TPS ?
Vous êtes considéré comme un « petit fournisseur », et donc dispensé de facturer la taxe, tant que vous ne dépassez pas 30 000 $ de revenus taxables sur quatre trimestres civils consécutifs. Passé ce seuil, l'inscription à la TPS/TVH, la facturation et la remise de la taxe deviennent obligatoires. La TVQ relève quant à elle de Revenu Québec, auprès de qui les obligations québécoises sont à vérifier.
Dois-je verser des acomptes provisionnels ?
Des acomptes provisionnels sont dus si votre impôt net à payer dépasse 3 000 $ — 1 800 $ pour un résident du Québec — pour l'année en cours et pour l'une des deux années précédentes. Les quatre échéances sont fixes : le 15 mars, le 15 juin, le 15 septembre et le 15 décembre.
Quelle est la date limite pour produire ma déclaration si je vis de mes contenus ?
Un travailleur indépendant, ou son époux ou conjoint de fait, a jusqu'au 15 juin 2026 pour produire sa déclaration. Attention : le solde d'impôt, lui, doit être payé au plus tard le 30 avril 2026. Produire en juin ne repousse pas la date de paiement.
Les revenus versés par une plateforme étrangère sont-ils imposables au Québec ?
Oui. L'Agence du revenu du Canada vise les revenus « gagnés au Canada et à l'étranger ». Un versement reçu d'une plateforme établie hors du pays se déclare donc au Canada comme tout autre revenu de création.
Sources de cet article
- ARC — Influenceurs et influenceuses sur les médias sociaux
- ARC — L'économie à la demande (économie des plateformes)
- ARC — Taux d'impôt fédéral et tranches de revenu, année courante
- ARC — Quand vous inscrire à la TPS/TVH et commencer à la facturer
- ARC — Acomptes provisionnels obligatoires (particuliers)
- ARC — Dates importantes pour les particuliers
- Gouvernement du Canada — Cotisations au Régime de pensions du Canada