Vous facturez par l'entremise de votre société, l'argent s'accumule dans le compte de l'entreprise, et il faut bien se payer. Salaire ou dividendes ? Les deux sont parfaitement légaux, les deux sortent l'argent de la société — mais ils ne laissent pas la même chose dans vos poches, ni les mêmes droits pour plus tard. Voici ce qui se passe vraiment, étape par étape.

Avant de choisir : votre société paie son impôt en premier

Aux yeux du fisc, votre société est une personne distincte de vous. Elle gagne un revenu, elle paie son propre impôt, et c'est seulement ensuite que l'argent peut descendre jusqu'à vous. Le choix entre salaire et dividende se joue à cette deuxième étape, mais la première décide du montant qu'il reste à partager.

Au fédéral, l'impôt des sociétés part d'un taux de base de 38 %, ramené à 28 % après l'abattement fédéral, puis à 15 % pour la plupart des sociétés. Une société privée sous contrôle canadien — c'est le cas de la quasi-totalité des travailleurs autonomes incorporés — peut demander la déduction accordée aux petites entreprises, qui fait tomber ce taux à 9 % sur les premiers 500 000 $ de revenu d'entreprise.

Le taux réduit québécois n'est pas automatique

Le Québec perçoit son propre impôt des sociétés, en plus du fédéral. Son taux général est de 11,5 %, et la déduction pour petite entreprise québécoise peut le faire descendre jusqu'à 3,2 % sur la même première tranche de 500 000 $.

« Peut » est le mot important. Pour obtenir le taux le plus bas, la société doit soit appartenir aux secteurs primaire ou manufacturier, soit compter au moins 5 500 heures rémunérées chez ses employés dans l'année. Entre 5 000 et 5 500 heures, l'avantage diminue progressivement ; sous 5 000 heures, il disparaît.

Or 5 500 heures, c'est à peu près trois personnes à temps plein pendant un an. Une société où vous êtes seul à travailler n'y arrive pas. Beaucoup de consultants incorporés paient donc 9 % au fédéral et 11,5 % au Québec, soit 20,5 % sur le profit de la société — et non les 12,2 % qu'on lit un peu partout.

Le salaire : une dépense pour la société, une paie pour vous

Un salaire est une dépense de la société. Il réduit son profit, donc l'impôt qu'elle paie. De votre côté, il arrive comme n'importe quel revenu d'emploi : il s'ajoute à vos autres revenus et suit le barème d'imposition ordinaire.

Voici ce qu'un salaire de 100 000 $ laisse à un salarié du Québec en 2026, une fois toutes les retenues faites :

Ce qui est retenu Brut annuel 100 000 $
Ce qui est retenu Brut annuel Part du brut
Impôt fédéral −11 339 $ 11,3 %
Impôt provincial −12 817 $ 12,8 %
RRQ −4 895 $ 4,9 %
Assurance-emploi −896 $ 0,9 %
RQAP −430 $ 0,4 %
Total des retenues −30 377 $ 30,4 %
Net annuel 69 623 $ 69,6 %

Une nuance si vous détenez votre société : ce tableau est celui d'un salarié ordinaire. Un employé qui contrôle plus de 40 % des actions avec droit de vote de la société qui l'emploie n'occupe pas un emploi assurable. Il ne paie donc pas la cotisation d'assurance-emploi — environ 900 $ de moins à ce niveau de salaire — mais il n'a pas droit aux prestations régulières non plus.

Le dividende : rien à déduire pour la société, une majoration pour vous

Un dividende n'est pas une dépense. La société le verse à même son profit après impôt, et elle ne déduit rien. C'est la différence de fond avec le salaire, et c'est aussi la raison pour laquelle un dividende n'est pas imposé comme une paie du même montant.

Le mécanisme se déroule en deux temps. D'abord la majoration : on gonfle le dividende avant de l'imposer. Les dividendes déterminés sont multipliés par 138 %, les autres par 115 %, et c'est ce montant gonflé qui entre dans la déclaration, à la ligne 12000 — la ligne 12010 servant à isoler les dividendes autres que déterminés. Vient ensuite le crédit d'impôt pour dividendes, à la ligne 40425, qui efface une bonne partie de l'impôt calculé sur ce montant gonflé.

En pratique, les profits imposés au taux réduit ressortent le plus souvent en dividendes « autres que déterminés », ceux dont la majoration est de 115 %. Ce n'est pas à vous d'en décider : c'est le feuillet T5 que votre société vous remet qui l'indique.

Ce que le dividende ne construit pas : RRQ, REER, assurance-emploi

C'est ici que la comparaison cesse d'être une affaire de pourcentages.

Le Régime de rentes du Québec repose sur le revenu de travail : si vous travaillez au Québec et que vos revenus dépassent 3 500 $ par année, vous y cotisez. Un dividende n'est pas un revenu de travail. Se payer uniquement en dividendes pendant quinze ans, c'est quinze années sans cotisation — et une rente de retraite, d'invalidité ou de décès calculée sans elles.

Même logique pour le REER. Votre maximum déductible correspond à 18 % de votre revenu gagné de l'année précédente, jusqu'à un plafond annuel — 32 490 $ pour 2025. Un salaire crée ce droit de cotisation ; un dividende, non.

Rien de tout cela ne dit qu'il faut choisir le salaire. Un dividende laisse plus d'argent disponible tout de suite, et certains préfèrent placer eux-mêmes cette différence. Mais l'arbitrage se fait entre du liquide maintenant et des droits qui se construisent lentement — ce n'est pas une simple course au taux le plus bas.

Comment trancher sans se tromper

Trois questions, dans cet ordre.

Quel taux votre société paie-t-elle vraiment ? 12,2 % ou 20,5 %, ce n'est pas le même point de départ. Comptez les heures rémunérées avant tout le reste.

De combien avez-vous besoin pour vivre cette année ? Ce montant doit sortir de la société d'une manière ou d'une autre. Le surplus, lui, peut y rester et n'être imposé entre vos mains que plus tard.

Que voulez-vous construire ? Une rente du RRQ et des droits REER se bâtissent avec des années de salaire, pas avec une bonne année.

Le reste dépend de votre situation : autres revenus, conjoint, placements détenus dans la société. Le bon réflexe est de chiffrer les deux scénarios avant de décider, puis de valider avec un comptable. Le calculateur de salaire net du Québec vous donne le côté salaire en quelques secondes ; et si vous n'êtes pas encore incorporé, commencez plutôt par comprendre l'impôt sur les revenus de travail autonome.

Questions fréquentes

Vaut-il mieux se verser un salaire ou des dividendes au Québec ?

Il n'y a pas de réponse unique. Le salaire est déductible pour la société et crée des droits : cotisations au Régime de rentes du Québec et droits de cotisation au REER. Le dividende n'est pas déductible pour la société, mais il est majoré puis allégé par le crédit d'impôt pour dividendes, et il laisse plus de liquidités immédiatement. Le point de départ du calcul est le taux d'impôt que votre société paie réellement : 9 % au fédéral, plus 11,5 % au Québec si elle n'atteint pas 5 500 heures rémunérées, ou jusqu'à 3,2 % si elle y arrive.

Un dividende fait-il cotiser au Régime de rentes du Québec ?

Non. Le Régime de rentes du Québec repose sur le revenu de travail : on y cotise quand on travaille au Québec et que les revenus dépassent 3 500 $ par année. Un dividende est un revenu de placement, pas un revenu de travail. Des années payées uniquement en dividendes sont donc des années sans cotisation, et la rente de retraite, d'invalidité ou de décès est calculée sans elles.

Les dividendes créent-ils des droits de cotisation REER ?

Non. Le maximum déductible au titre du REER correspond à 18 % du revenu gagné de l'année précédente, jusqu'à un plafond annuel (32 490 $ pour 2025). Un salaire alimente ce calcul, un dividende non. Un travailleur incorporé qui se paie seulement en dividendes ne voit donc pas ses droits REER augmenter.

Un actionnaire majoritaire paie-t-il l'assurance-emploi sur son salaire ?

Non. Selon l'Agence du revenu du Canada, l'emploi d'un employé qui contrôle plus de 40 % des actions avec droit de vote de la société qui l'emploie n'est pas un emploi assurable. Aucune cotisation d'assurance-emploi n'est retenue sur ce salaire, mais l'actionnaire n'a pas droit aux prestations régulières d'assurance-emploi non plus.

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